Entrevue exclusive : Gérard Deltell confiant en l’avenir de l’ADQ

4 mai 2010 | Par : Marc Fraser | Imprimer cet article Imprimer cet article

De passage à Rivière-du-Loup le 18 avril dernier, le député de Chauveau et nouveau chef de l’Action démocratique du Québec a accepté de nous rencontrer juste avant de s’adresser à ses partisans. Nous vous présentons les meilleurs extraits de cette rencontre. Pour la version intégrale, rendez-vous au www.journallhorizon.com.

(M.F.) Il y a présentement une crise de confiance de la population québécoise envers son gouvernement, à cause des allégations de l’ex-ministre de la Justice, Marc Bellemare, et d’autres dossiers controversés. Est-ce que l’ADQ a une stratégie pour profiter de cette crise et accroître son soutien populaire?

(G.D.) Ce n’est pas un seul événement qui peut provoquer des revirements politiques. L’important, c’est d’abord de rester fidèle à soi-même. À l’ADQ, nous considérons que les questions d’éthique sont très importantes, la vérité aussi. Rappelez vous d’ailleurs que notre slogan, aux élections complémentaires de l’an dernier, c’était : « La vérité d’abord ». On s’est aperçu que la vérité avait plutôt pris le bord, avec les libéraux.

Les gens ont soif de vérité, ils veulent savoir ce qui se passe. Et on constate que c’est un gouvernement qui joue à la sauvette et qui veut cacher la vérité. Ce que nous faisons, c’est de mettre en lumière que le gouvernement n’a pas le courage de prendre les décisions qui sont nécessaires pour le Québec. Cette semaine, j’ai d’ailleurs déclaré que le gouvernement n’est pas dirigé par le premier ministre, mais par le chef du parti Libéral. Même si les citoyens en ont assez, il faut agir avec patience. S’il y a une chose que j’ai apprise en politique, c’est qui faut se montrer patient.

(M.F.) Vous avez critiqué le dernier budget, car vous estimiez que le gouvernement n’en faisait pas assez pour contrôler ses dépenses. Quelles mesures concrètes auriez-vous aimé voir figurer au budget?

(G.D.) Ce qui est choquant, c’est que tous les éléments étaient réunis pour prendre un virage majeur en matière de finances publiques. Le gouvernement a manqué de courage. La première mesure que nous aurions aimé voir concerne les agences de santé. En 2003, le parti Libéral s’était engagé à abolir les régies de la santé. Ce qu’il a fait, c’est abolir le mot « régie », qu’il a simplement remplacé par le mot « agence ».

Présentement, le ministère de la Santé joue un rôle et les agences jouent souvent le même. Selon les spécialistes du gouvernement, il y aurait, juste en dédoublement, un gaspillage de 600 millions de dollars.

La table est mise présentement. Les gens sont prêts à faire des sacrifices : c’est le temps d’agir. Mais, au gouvernement, on a préféré aller chercher 200 $ de plus dans la poche du contribuable.

Il y a actuellement une occasion historique qui ne se reproduira pas souvent : il y a beaucoup de gens qui prendront leur retraite dans les cinq prochaines années. C’est l’occasion de voir comment nous pouvons faire les choses autrement pour que ça coûte moins cher en bout de ligne.

(M.F.) Actuellement, on remplace seulement un fonctionnaire sur deux. D’aussi loin que je me souvienne, les gouvernements disent qu’ils s’attaquent à « dégraisser » l’appareil gouvernemental. Où donc pouvez-vous encore couper?

(G.D.) Les gouvernements précédants n’ont pas fait le travail comme ils l’avaient promis. Prenez le ministère de la Santé : depuis que les libéraux sont au pouvoir, il y a eu une augmentation de 19 % des cadres. Or, la population n’a pas augmenté de 19 %. C’est sûr qu’il y a des besoins qui augmentent, mais pas assez pour justifier cette situation.

Regardez l’hypocrisie du dernier budget : le gouvernement annonce la fusion de 26 agences gouvernementales. C’est ridicule. En fusionnant, on prend une agence et on l’intègre à l’intérieur d’un ministère. Il n’y a pas vraiment d’économie là-dedans. C’est comme si on prenait une boîte et qu’on la mettait dans une plus grande boîte. La petite boîte est encore là, même si on ne la voit plus.

(M.F.) Parlant du dossier de la santé, votre parti prône un système à la fois public et privé. Comment cela s’articule-t-il concrètement?

(G.D.) Notre plan d’action en santé se déploie en trois temps. D’abord, nous estimons pouvoir réaliser des économies en sabrant dans la structure, notamment en allant chercher les 600 millions de dollars en dédoublement donc nous parlions plus tôt. Deuxièmement, il faut changer le mode de financement. Actuellement, les hôpitaux obtiennent une enveloppe budgétaire pour l’année. Cette façon de faire entraîne deux types de problèmes : soit les administrateurs dépensent beaucoup en début d’année et doivent se livrer à du rattrapage en fin d’exercice ou, pire, il reste de l’argent quand arrive la fin de l’année et les administrateurs s’empressent de le dépenser pour ne pas voir leur budget amputé dans le futur. Nous privilégions un financement par épisode de soins. Présentement, un directeur d’hôpital qui voit une ambulance arriver dans la cour considère qu’il fait face à une dépense. En rémunérant les hôpitaux par épisode de soins, ce même directeur y verrait plutôt un revenu. C’est réducteur comme exemple, mais ça illustre bien notre position. Et puis, cela nous permettra d’évaluer comment coûte une opération, chose que nous ignorons présentement.

(M.F.) Mais les médecins sont déjà rémunérés à l’acte.

(G.D.) Oui, mais seulement les médecins.

(M.F.) Est-ce que ce mode de rémunération a eu pour effet d’augmenter leur productivité?

(G.D.) Ils cherchent à le faire. Encore faut-il qu’ils aient les moyens d’effectuer plus d’actes. Ils ne sont pas seuls dans ce processus. Nous croyons qu’une certaine compétitivité entre les hôpitaux les rendra plus performants. Nous serons ainsi en mesure d’offrir plus de soins.

(M.F.) Quel est le troisième élément de votre plan pour la santé?

(G.D.) C’est la mixité. Il n’est donc pas question de privatiser le système de santé. Nous croyons que la meilleure façon d’assurer la pérennité du système public, c’est de laisser une place au privé. Ça existe un peu partout dans le monde, en France notamment. Nous estimons qu’il s’agit du modèle pour l’avenir. Et ça existe déjà dans le monde de l’éducation, avec les écoles privées.

(M.F.) Dans ce cas, le secteur privé est appuyé par les deniers publics. Est-ce que ce serait pareil dans le système que vous proposez?

(G.D.) Le fait de confier des responsabilités au secteur privé n’empêche pas l’État de recourir à ses services. Les gens ne paieront pas moins parce qu’ils ont une assurance privée. Mais ça permettra aux personnes qui possèdent une assurance d’obtenir les soins dont ils ont besoin plus rapidement. Et pas nécessairement pour tout…

Je parlais avec un chirurgien cette semaine et il me racontait que ce n’était pas si chère que ça, une opération à une main par exemple. Si nous pouvions confier ce genre d’opérations au privé, nous désengorgerions le système. Parce qu’actuellement, tout le monde attend les uns derrière les autres.

Tout ça est lié : économie dans la structure, hôpitaux plus performants et mixité du système permettraient de soigner un plus grand nombre de personnes à moindre coût. Il n’y a pas qu’à l’ADQ que nous pensons ainsi. Encore une fois, les rapports d’experts mandatés par le gouvernement indiquent qu’il s’agit de la voie à suivre.

(M.F.) Vous appuyez également la formation de coopératives de santé. C’est un modèle que l’on voit de plus en plus dans les régions en déficit de médecins. Comme les citoyens doivent amasser un capital pour créer les coopératives, ne s’agit-il pas déjà d’une forme de privatisation?

(G.D.) Comme on parle d’une forme coopérative, ce n’est pas tout à fait la même chose. Mais nous encourageons ce type d’initiatives. Il y en a en Beauce qui fonctionnent très bien.

Il faut faire tomber les tabous en matière de soins de santé au Québec et s’ouvrir à d’autres modèles. Quand ils parlent de nos propositions, les démagogues disent que les gens vont être obligés de se faire soigner en utilisant leurs cartes de crédit. C’est de la politicaillerie qui freine la réflexion sérieuse. Parce que si nous ne faisons rien, nous allons directement dans le mur. Actuellement, il y a 45 ¢ sur chaque dollar d’impôt qui s’en vont à la santé. Et si on ne bouge pas, ce sera 75 ¢ dans 15 ans. C’est un clin d’oeil dans l’histoire, quinze ans. Il faut avoir le courage d’ouvrir les perpectives, et non se contenter d’aller piger dans les poches du contribuable. Ça, c’est une solution de lâche.

(M.F.) Vous n’auriez donc pas opté pour une nouvelle contribution en santé. Qu’est-ce que vous auriez proposé à la place?

(G.D.) D’abord des économies dans le système. C’est la position que nous avons toujours tenue à l’ADQ. Entendons-nous bien, nous ne sommes pas contre les augmentations qui suivent le coût de la vie. C’est légitime et nous allons d’ailleurs préciser notre pensée à ce sujet sous peu. Par contre, les chocs tarifaires, c’est une grosse bêtise. Actuellement, ils surviennent parce qu’on a gelé les tarifs dans le passé et qu’il y a un énorme rattrapage à faire. Exactement comme dans le cas des universités. Par lâcheté politique, les libéraux et les péquistes n’ont jamais eu le courage d’augmenter les tarifs, pour ne pas avoir 10 000 étudiants dans les rues. Résultat, nous payons la même chose qu’il y a trente ans. Ça nous a menés à un sous financement des universités.

Avec son budget, le gouvernement va chercher 12,6 milliards d’argent neuf dans les poches des contribuables. Les libéraux nous disent qu’ils vont réduire de 25 % les dépenses de formation, les voyages, la publicité et tout le reste. Oui, mais ça ne représente que 30 millions de dollars d’économies. Les autres coupures dans les ministères totalisent seulement 290 millions de dollars. Ils iront chercher 36 fois plus d’argent dans les poches du monde qu’avec les coupures.

(M.F.) Selon l’ADQ, les citoyens québécois ont subi un recul de leur pouvoir d’achat au cours des dernières années, alors qu’il se serait accru ailleurs au Canada. Comment l’ADQ parviendrait-elle à augmenter le pouvoir d’achat, tout en diminuant la dette et en haussant les tarifs?

(G.D.) Il faut faire le constat que nous vivons au-dessus de nos moyens. C’est vrai. Tout le monde le sait, mais personne ne le dit. Sauf nous. Nous avons beau dire que nous avons un système dans lequel l’État s’occupe du citoyen, que c’est notre tradition… La tradition, pour le moment, c’est de s’endetter. J’ai honte d’être Québécois quand je vois que nous sommes la cinquième nation la plus endettée au monde. Et c’est parce que j’aime le Québec que j’ai honte, que ça me révolte et que je veux dénoncer cette situation.

Il faut donc arrêter de s’endetter pour payer l’épicerie. C’est normal d’emprunter pour financer des infrastructures comme des écoles ou des routes, mais pas pour financer les opérations quotidiennes. Sous les libéraux, la dette d’épicerie est passée de 80 à 100 milliards de dollars. Pour la rembourser, ils ont mis sur pied le Fonds des générations. Les intérêts du Fonds allaient servir au remboursement. C’était un pas de fait, mais dans la plus mauvaise direction. Jusqu’à maintenant, nous n’avons toujours pas remboursé un sous sur la dette et nous avons injecté 1,9 milliard dans le Fonds qui vaut seulement 1,6 milliard actuellement.

On dirait que ces gens-là ont perdu leur sens commun. Qui d’entre nous irait se chercher une nouvelle carte de crédit pour payer l’ancienne? C’est exactement ce que les libéraux font.

(M.F.) Pour réaliser des économies dans la structure, iriez-vous jusqu’à décréter des mises à pied dans la fonction publique?

(G.D.) L’enjeu n’est pas là. Il va y avoir tellement de départs à la retraite qu’il ne serait pas utile de faire des mises à pied. Nous sommes à un carrefour de notre histoire. Après le babyboom, il faut restructurer l’appareil gouvernemental.

(M. F.) Depuis le départ de Mario Dumont, le « petit gars » de Cacouna, élevé sur une ferme, on a peu entendu parler des régions à l’ADQ. Comment percevez-vous l’avenir des régions?

(G.D.) Notre vision autonomiste trouve beaucoup d’écho dans les régions. Parce que nous croyons en des régions plus autonomes. Ce n’est pas aux gens à Québec de décider ce qui est bon pour Les Basques. Chaque région est unique. Il faut les respecter et les écouter.

(M.F.) Plus d’autonomie signifie plus de pouvoirs. Est-ce qu’il y aurait des moyens financiers qui accompagneraient ces nouveaux pouvoirs?

(G.D.) Nous avons déjà étudié des modèles où les régions pourraient retirer une quote-part sur les ressources naturelles, mais il faut faire attention. Prenons l’exemple de la Baie-James, il faut qu’il y ait des retombées sur l’ensemble du Québec. En autant qu’on respecte un certain équilibre, c’est une avenue qui mérite d’être explorée.

Nous devons absolument éviter de mettre les régions en compétition les unes contre les autres. Cela a toujours été une grave erreur. Nos adversaires, ce n’est pas au Québec qu’ils se trouvent.

Les régions doivent cependant se questionner sur leurs structures régionales. Nous pensons que les MRC, par exemple, peuvent faire l’effort de compression que nous demandons au gouvernement du Québec. Mais c’est aux régions de décider comment gérer les budgets.

Parfois, je me promène au Québec et je constate que les locaux de la commission scolaire sont neufs, alors que les écoles sont délabrées. Il y a des choix à faire.

(M.F.) Dans un exercice de rationalisation, est-ce que ce serait important pour vous de maintenir une présence de l’État en région?

(G.D.) Ce serait aux gens de décider, tout en étant conscients que chacun doit faire un effort. Il faut pouvoir identifier les situations où nous vivons au-dessus de nos moyens.

(M.F.) L’ADQ estime que les ressources naturelles du Québec constituent la clef pour assurer notre prospérité. Outre l’hydroélectricité, sur quelles ressources misez-vous?

(G.D.) Le Québec est un chef de file mondial au niveau des énergies. L’hydroélectricité et l’éolien sont intéressants, mais il y a présentement pour des milliards de dollars de gaz naturel et de pétrole qui dorment sous le fleuve Saint-Laurent. Quand je vois l’exemple de Terre-Neuve qui paie aujourd’hui de la péréquation, je me dis que nous pouvons faire la même chose ici.

(M.F.) Pouvez-vous me parler de votre position environnementale et de comment elle se conjugue avec l’exploitation éventuelle des énergies fossiles sous le fleuve?

(G.D.) Tout doit se faire en respectant l’environnement. Pour réussir, il ne faut pas opposer la protection de l’environnement au développement économique. Trop souvent, nous avons vu des environnementalistes s’opposer à tout développement, mais aussi des promoteurs refuser de discuter de la question environnementale. La solution réside dans un meilleur échange entre les eux et les autres. La protection de l’environnement n’est pas un frein, mais une occasion de faire du développement économique.

(M.F.) Est-ce que vous estimez que le Québec en fait suffisamment en matière de recherche et développement pour garder son avantage concurrentiel?

(G.D.) C’est sûr que nous pourrions toujours en faire plus, mais en même temps, nous estimons que nos entreprises sont beaucoup trop subventionnées. Actuellement au Québec, nous donnons près de 6 milliards de dollars à nos entreprises, ce qui correspond à peu près au total de ce que versent les neuf autres provinces ensemble. Néanmoins, l’aide aux entreprises devrait justement cibler la recherche, le développement et la formation.

Bref, il ne faut pas que l’aide aux entreprises soit un billet de saison ou un guichet automatique. Elle doit être ponctuelle et permettre à court terme l’augmentation de la productivité et de la rentabilité. Il importe d’éviter qu’une entreprise performante paie des impôts pour subventionner un compétiteur qui végète.

(M.F.) Avez-vous un message que vous aimeriez adresser à la population du comté qui a été au centre de la fondation de votre formation politique?

(G.D.) Le Québec et l’ADQ seront toujours redevables aux gens du comté de Rivière-du-Loup. Sans eux, jamais l’ADQ n’aurait pu voir le jour. Et Mario Dumont n’aurait jamais pu marquer l’histoire comme le politicien qui a le plus influencé le Québec, sans jamais occuper le pouvoir.

A : Le nouveau chef de l’Action démocratique du Québec, Gérard Deltell.

Photo : Marc Fraser

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